Anthologie centrée sur le bestiaire asiatique

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Extrait

« Le bruit sourd d’une avalanche emplit la vallée. Depuis deux semaines, l’été apposait le sceau de son règne, mais cela n’empêchait pas l’hiver de percevoir son droit. La végétation grondait plus fort que les quartiers les plus pauvres des mégapoles. La saison chaude ne durait que quelques empans temporels, avant un frimas de deux années standard. Malgré une gravité plus importante de moitié que celle conventionnelle, le gigantisme touchait tous les organismes autochtones. Une simple feuille suffisait pour couvrir un demi-toit. Un arbre occupait plus d’espace qu’un immeuble. Les sauterelles et leurs trois ailes dépassaient la taille de mon bras. Lors de mes premiers jours, la vue d’un moustique, violet, m’avait clouée sur place. Selon toutes mes informations, l’écosystème ne contenait que des herbivores, à l’exception des bactéries. Toutefois, je me méfiais, les chariots de SDF étaient mieux cartographiés que cet astre.

Kapilavastu était l’unique satellite d’une naine rouge et étonnement proche de la vieille Terre pour un monde pastoral. Sa topographie, inhabituelle, expliquait aisément cette particularité. Non contente de posséder une gravité supérieure de cinquante pour cent au berceau de l’humanité, la planète était jeune, dépourvue d’océans conséquents et tapissée, presque, exclusivement de chaînes de montagnes. Les arrêtes à pic succédaient, sans transition, aux ravins sans fonds ou aux pierriers plus grands que des états. Ses reliefs escarpés créaient de telles turbulences éoliennes que les avions finissaient leurs courses contre des parois rocheuses. Seuls les déplacements au sol avaient droit de cité. Pour parachever le tout, Kapilavastu était dénuée de métaux précieux ou de minerais d’une quelconque valeur. Lorsque la Chine l’avait revendiquée, toutes les nations coloniales s’étaient empressées de parapher l’acte de propriété. Les rares rescapés des purges himalayennes, tibétains, népalais et bhoutanais, y furent envoyés à grands frais. Leur mission: se faire oublier pour les millénaires à venir. L’objectif fut aisément atteint.

Chaque tournant de l’histoire enfouissait davantage Kapilavastu. La récolte d’informations, pour la préparation de mon expédition, s’était apparentée à un cauchemar. Je ne pouvais me baser que sur des ouï-dire, des rapports incomplets ou des ouvrages de fictions antédiluviens, rédigés dans une langue ampoulée. Pour une alpiniste, elle demeurait pourtant le joyau de la couronne, un diamant perdu depuis des éons, mais dont le souvenir de l’éclat rayonnait dans les mémoires. Elle était l’écrin du Sumeru, un mont de vingt-deux-mille mètres de hauteur, accessible sans assistance respiratoire.

Il existait des montagnes plus élevées, mais elles sortaient de leur atmosphère et les derniers kilomètres s’effectuaient en quasi-apesanteur. Le sommet de Sumeru restait inviolé depuis la colonisation, deux millénaires auparavant. Il représentait le Śarīra le plus sacré qu’il soit, le tombeau de dizaines de varappeurs chevronnés. Plus personne n’avait tenté son ascension depuis des lustres. Je mettrais fin à cette série noire et deviendrais célèbre.

Je tenais la chance de ma vie. J’étais une grimpeuse de seconde catégorie. J’avais exécuté quelques hauts faits, comme l’escalade, en solitaire, de la face nord du mont Tajeon, mais j’étais trop souvent reléguée dans un rôle de sherpa de luxe pour aristocrates. Ils se payaient une guide aux antécédents glorieux. Mon sponsor principal, un réseau de divertissement, menaçait de se retirer. Après dix années à tirer le diable par la queue, j’allais me retrouver à mon point de départ, sans parrain, sans couverture médiatique, forcée de porter les sacs à dos d’individus fortunés. Par un geste désespéré, j’avais proposé à mon bienfaiteur de gravir le Semuru en quelques mois, sans assistance. J’escomptais qu’il refuserait, qu’il considérerait l’ascension comme trop dangereuse et que je pourrais me rabattre sur une traversée estivale de la péninsule d’Izumi. Les scorpions géants, inoffensifs, qui y vivaient passaient toujours bien à l’hologramme. Toutefois, la représentante de mon mécène, une jeune cadre dynamique, trouva l’idée merveilleuse. Dans la foulée, elle consulta les horaires de vol pour Kapilavastu et découvrit que seuls deux vaisseaux par années y faisaient escale, au début et à la fin de la saison chaude. Le premier décollait quatre heures après mon entretien. En moins de temps qu’il ne fallut pour le dire, elle m’équipa d’un ordinateur à semi-cognition et traduction automatique, me fournit un drone d’enregistrement et récupéra mon sac à dos fétiche, ainsi que son contenant. En une matinée, j’embarquai pour Kapilavastu. Je devais revenir, aux confins de l’automne, avec une ascension réussie et suffisamment de matériel audiovisuel et sensitif pour monter une émission de deux heures. »

Paru aux Editions Voyel, 2015

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Illustration © Priscilla Grédé et Editions Voyel

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