Anthologie thématique autours des robots

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Extraits

« L’air de la forêt tropicale devint brûlant. Les flammes débarquèrent quelques centièmes de secondes plus tard. Elles m’englobèrent, me léchèrent dans les recoins les plus intimes, roussissant mes sourcils et asséchèrent mes cornées. Elles se retirèrent aussi vite que leur avènement et furent remplacées par des décibels qui m’estourbirent. J’avais trouvé refuge derrière un vieux mur gris en pierre de taille. L’impulsion auditive me laissa des acouphènes qui mirent plusieurs heures à se résorber. La température retomba comme un soufflé percé. Je me fis arroser de morceaux de chairs et de pulpe d’arbre. Je n’osai sortir la tête d’entre mes genoux qu’au retour de la gent ailée. Je tremblais. Je pleurais. Je bégayais. Mon cerveau dansait la gigue. Un rickshaw flotta devant mes yeux. Je me concentrai sur les trilles à deux tons d’un oiseau inconnu. Il pépiait un bonheur onirique. Je m’assis et m’appuyai contre le pan de silice qui venait de me sauver la vie. Il irradiait les degrés Celsius. Sa chaleur me détendit les muscles du dos. Je me passais les mains dans les cheveux. Quelques mèches carbonisées restèrent dans ma paume. Le brun usuel de ma toison virait au noir. Mes cils étaient calcinés. Un hématome s’emparait de la moitié de mon visage, conséquence d’un heurt avec un débris sur mon nez aquilin.

Je ne portais pas mon casque. Je cuisais dedans. Je maudissais mon inconscience. Un champ de mines interdisait l’entrée de la caldeira que je désirais atteindre, mais tout allait si bien depuis deux jours que j’avais relevé ma garde. J’avais traversé sans encombre des capteurs lasers, des pièges artisanaux et franchi les trois quarts de ce pâturage des Parques. Je ne pouvais plus battre en retraite. J’étais coincée sur cette géosphère, sans le sou, et plutôt mourir que demeurer sur une planète reculée.

Laleh n’avait rien de désagréable ni de particulier. Elle se situait dans les limites tolérées pour une colonisation, tant pour la composition de l’atmosphère ou sa gravité. Elle ne croisait aucune route commerciale d’importance, mais restait suffisamment proche de celles-ci pour ne pas mériter le qualificatif de monde égaré. Le climat était clément. Son axe de rotation, faible, annihilait la notion de saison. Elle baignait dans un début d’été permanent. Sa population était clairsemée. Elle personnifiait la définition du trou.

J’avais grandi dans une mégapole d’un milliard d’habitants, Cúige Uladh, un astre du cœur galactique, où les immeubles grimpaient jusqu’aux cieux et se transformaient en ascenseurs spatiaux. À mes yeux, l’espèce humaine était urbaine. Les planètes pastorales comme Laleh représentaient les rêves de luddites qui refusaient l’aide salvatrice du progrès. Je ne foulais leurs tourbes que contrainte.

J’avais perdu mon emploi de journaliste, après avoir surpris, en plein ébat, notre présidente et son dernier amant en date, elle qui prônait une vie familiale emplie de fidélité. Sur le coup, cela m’avait apporté un magnifique bonus et mon quart d’heure de gloire. Je passais de l’autre côté du miroir. On enquêtait à mon sujet. Mes rédacteurs me confièrent les reportages les plus prestigieux, puis, dès qu’une starlette médiocre aux attributs amplifiés eut énoncé une stupidité, mes confrères m’oublièrent. Ma petite notoriété me permit de ne plus me cantonner aux chiens écrasés et aux concours de poésies visuelles des maisons de quartier. Cela tenait de l’exploit pour une jeune pigiste. Mes condisciples m’enviaient. Les vieux loups me regardaient avec un sourire en coin, guettant ma chute.

Une fois les projecteurs éteints, la présidente actionna son couperet. On me licencia et l’on reséqua mon accès aux médias. Personne ne vint sonner à ma porte pour me narguer ou me menacer. Ce fut pire. On m’ostracisa. Le message était limpide. Pour revenir en grâce, il me faudrait ramener la tête de la gorgone ou toute autre révélation si gargantuesque que les réseaux se battraient pour son exclusivité. Mon instinct de journaliste me soufflait que je pistais une telle créature. »

Editions de la Madolière, 2014

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Illustration © Christel Morvan

 

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